Ragume Ft. M.L Schultze

Retour sur un petit featuring inédit entre moi et l’écrivaine M.L Schultze.  Un dessin et un petit conte sur une étrange histoire de ragumes et de semences hybrides. De manière assez amusante, l’histoire écrite par M.L Schutze qui parle des problématiques actuelles de l’agriculture fait écho à ce que je découvre en ce moment, dans les fermes scandinaves.

Ah, celui-là ne veut pas venir… Il est à point pourtant, belle couleur uniforme, le temps a eu des
conséquences moins désastreuses que prévu. J’espère qu’il n’y pas eu d’hybridation. Toutes ces fois où
ce n’est pas visible à l’oeil nu… Les semences de Maître Li ne sont peut-être pas aussi pures qu’il le
prétend. Le vieux bouc, il nous rackette ! (la suite au dessous)


La mère Xue le soupçonne même de venir lâcher des pollinisateurs sur les parcelles de celles qui utilisent leurs propres graines. Quand même, le ragume ne s’hybride pas aussi facilement… Mais c’est ça qui lui déplaît, à Maître Li : quand on peut se passer deses services. Usurier, voilà ce qu’il aurait dû faire. Le vieux bandit… Bon, inutile de prendre le risque d’abîmer les oreilles, je vais le dégager à la main, heureusement que Zhuai m’a couru après avec mes gants. Insensibilisée, je pensais que j’étais, depuis le temps, mais quelle vilaine irritation, la saison précédente… Xue dit que c’est parce que le gredin se fournit auprès d’une grosse entreprise étrangère, au lieu de recueillir les semences chez les Aïeules. En faisant sa tournée des villages, comme autrefois. Ce serait bien possible, les Aïeules l’ont toujours terrorisé, moins il les fréquente, mieux il s’en porte. Il fallait voir sa mère, remarque ! Pas étonnant qu’il ne se soit jamais apparié. Autrefois… C’était il n’y a pas si longtemps, quand on y réfléchit. Zhuai venait d’avoir un an, ça fait donc sept ans. Et Li, ça devrait lui faire… Ouh, je ne sais plus, ils vivent plus vieux que les pierres, les Maîtres, quand ils ne s’apparient pas… Mais Xue a peut-être raison, elles ne sont pas pures, ses graines étrangères. Parce que, quand même, ça m’est arrivé plus d’une fois, d’effleurer une glande à venin, mais jamais d’en souffrir à ce point-là ! Et ces migraines… J’ai été parmi les dernières à les manipuler à mains nues, et mal m’en a pris ! Ah, il n’y a pas de doute, il est parfaitement mûr, la queue accroche bien à l’hameçon, pourquoi donc je n’arrive pas à l’extraire ? Il va falloir que je me mette à genoux, heureusement que la panière est solide, j’arriverai peut-être à me relever sans trop de peine. Est-ce que je les aurais repiqués trop tôt ? Trop profond ? Avec ce temps qui n’arrête pas de changer, on ne peut plus se fier uniquement à la lune. Mais on s’est toujours repérées à la lune pour repiquer les ragumes, c’est un comble, ça, tout de même ! Ah, je sens qu’il a bougé. Les autres sont venus si vite, ça m’étonnait, aussi, c’est pas des radis, les
ragumes… Il a une oreille d’extirpée, il faut que je le sorte en entier maintenant, aujourd’hui, impossible
d’attendre demain matin que la rosée amollisse la terre, les chenilles vont profiter de l’ouverture et ne
me laisser que la peau ! Au prix qu’on en tire encore au marché du samedi… Les touristes en raffolent.
Xue dit que son cousin, à les vendre frits sur un bâtonnet, il se fait le profit d’une semaine. En un seul
samedi matin ! Et en comptant le temps d’épluchage et de vidage, le savoir-faire pour dégager la glande
sans répandre le venin, plus l’huile de friture et les épices. Vraiment, elle marche bien, son affaire. Il pourrait lui envoyer un peu de sa richesse, le cousin, à cette pauvre Xue, tiens… À côté d’elle, j’ai l’air
d’une gymnaste, tellement elle est raide de partout… Et depuis que ça déménage, dans la tête de sa
fille… Ah, si Zhuai n’était pas là pour m’aider… Bien sûr, si elle évitait de sortir avec son ragume
apprivoisé sur l’épaule pour faire la morale aux voisins, j’aimerais mieux. Ce sont les moeurs modernes,
je comprends, les jeunes s’effarouchent, qu’on décervelle les ragumes avant le repiquage. Mais est-ce
qu’ils y ont pensé, hein, à ce que sinon les ragumes sortiraient de leur puits et s’échapperaient, au lieu
de continuer à croître tranquillement ? Non, ils n’ont pas réfléchi à ça, c’est évident. De toute manière,
ce n’est pas de leur faute, on leur lave le cerveau, aux jeunes, ils ne jurent que par les machines, mais on
ne peut pas mécaniser la culture des ragumes, voyons ! Et puis c’est de l’hypocrisie, qu’est-ce que ça
change, que ce soit un robot qui se charge du décervelage ? On repiquera toujours les ragumes à demi
décervelés, alors… Et il n’est pas né, celui qui inventera la machine à planter des ragumes. Déjà qu’il est
extrêmement rare qu’une seule paysanne soit capable à elle toute seule de fabriquer et de poser les
gouttières d’oxygénation et d’encrage, et de ménager les ouvertures d’enfilage. Et tout ça en rabattant la
quantité parfaite de terre qui n’écrasera pas les gouttières mais permettra de garder les ragumes
verticaux et suffisamment enfoncés pour que le vent ne les déracine pas. Moi, je sais encore le faire,
mais ça fait soixante ans que je pratique ! Ma grand-mère m’a fait commencer auprès d’elle, je me
souviens, après mes premières règles. Ouh, c’est loin, ça ! D’ailleurs j’ai les doigts trop douloureux
maintenant, heureusement que Zhuai sait confectionner les gouttières de bambou. Voyons, c’était à mes
douze ans ? Treize ? En tout cas, à cet âge-là ou même plus jeune, jamais on n’aurait songé à faire d’un
ragume un animal domestique. De compagnie, en plus : Zhuai le fait dormir à côté d’elle ! Elle lui a
appris à ne manger que ce qu’elle lui donne, d’accord. Mais avant ça, il avait boulotté tout un coin de sa
paillasse ! Bon, jamais je ne tolérerais ce caprice si elle n’avait pas accepté que j’ôte sa glande à venin
alors qu’elle venait de le chiper dans les bacs à repiquage. À la pincette à bonzaï, j’ai dû le faire,
tellement il était maigrichon. Un miracle que j’en aie eu une ! Dire qu’il a fallu que je retourne deux
malles avant de mettre la main dessus… Comme si j’avais que ça à faire… Zhuai dit qu’elle s’en fiche,
qu’il sent meilleur sans sa poche, qu’il sent comme le chat qu’a sa marraine à Pékin. Un chat ? Qu’est-ce
que c’est encore que ça ? Jamais vu de chat, moi. Pouah, qu’est-ce que ça peut sentir mauvais, un
ragume, sans sa glande ! Comment la petite peut supporter de dormir avec, ça, qu’on ne me le demande
pas…