Route de la Soie – Introduction

23 Octobre 2017, gare d’Aix-en-Provence, à deux semaines du départ
Par théo

« La considération est pour celui qui voyage, le mépris pour celui qui reste. »

La longue marche, Bernard Ollivier

C’est à la littérature que je dois mon désir de voyage. Ce sont des mots, écrits il y a cinquante ans par Nicolas Bouvier, il y a vingt ans par Bernard Ollivier ou encore hier par Sylvain Tesson qui m’ont décidé à ne plus attendre de la vie qu’elle m’emporte loin de mon pays, de sa langue et de sa culture. Ce sont des anecdotes, des rencontres, ou simplement des impressions couchées sur papier qui font que je ressens aujourd’hui ce besoin de charger un sac à dos et de partir. Elles sont aussi à l’origine du choix de notre itinéraire : la Route de la Soie.

Dépendant des flux automobiles et des tracés ferroviaires, comme portés par un courant impalpable et abstrait, nous avancerons. A l’improviste ? Non, pas vraiment. Certains choix ont dû être faits. Notamment établir des étapes, par le biais du volontariat, travail gratuit mais compensé par un accueil qui, je l’espère, sera chaleureux. Car de la chaleur, c’est ce dont nous aurons besoin quand le froid et la solitude se feront sentir lors de nos premières fêtes de fin d’année loin de la famille, des amours et des amis.

Ces courtes périodes de sédentarisation nous seront essentielles. Nous ne voulions pas simplement traverser des paysages, mais aussi en découvrir les sons, les odeurs, les textures qui en composent les courbes et surtout, surtout, les habitants. Il serait hypocrite de prétendre que ce voyage est humanitaire, ou même que notre moteur sera l’envie d’aider. Non, ce voyage, il est avant tout le nôtre, et nous le faisons pour nous. Je ne souhaite tromper personne, ni vous qui lisez ce texte, ni ceux qui nous inviterons dans leur pays. Cependant, je pense pouvoir dire que c’est un voyage humaniste, car c’est pour comprendre que nous marcherons. C’est pour se défaire de notre vision occidentale du monde, et même de ce que nous appelons tristement tiers-monde. C’est pour grandir, murir, vieillir même, appelez cela comme vous le voulez. C’est pour rencontrer des gens non pas parce qu’ils sont pauvres, mais parce que leur culture est riche. Certains me diront que la France à une culture bien assez complexe pour s’y plonger une vie entière sans jamais se lasser. Peut-être. Pourtant je suis persuadé que c’est d’autre chose dont je manque. Ceux qui me connaissent le savent et en rigolent, je suis râleur, grognon et critique à tout égard. Sans chercher à me défaire de mon mauvais caractère, je crois que c’est un manque qui me rend aigri. Depuis plusieurs années, je rêve de ce voyage, je me nourris de récits d’aventure et je sillonne les allées « Musique du Monde » des médiathèques en quête de nouvelles influences. Simplement, j’ai besoin d’autre chose que ce que me propose mon pays. Et cet autre chose, je ne veux pas simplement le lire ou l’écouter, je veux le vivre.

 

« Assez de voir des civilisations en boîte et de la culture sous serre. Mon musée à moi, ce sont les chemins et les hommes qui les empruntent, les places de villages, et une soupe, attablé avec des inconnus. »

La longue marche, Bernard Ollivier

 

Bien sûr, la Route de la Soie présente ces difficultés. Certaines zones sont parcourues de vives tensions, des frontières se cherchent, des bandits se cachent et des peuples subissent. Et quoi ? N’est-ce pas finalement une description assez large pour être appliquée à une bonne partie de la Terre ? Pour une fois, ce sera à nous de nous adapter et pas au monde à se plier à nos volontés d’occidentaux colonisateurs. Après tout, en tant que Français, férocement engagé dans des débats politiques stériles, ayant accepté de jouer le jeu du vote utile en pensant protéger les droits de minorités déjà persécutés, je me rends compte que je participe à la propagation de la violence et de l’injustice dans le monde. Mais pour qui se prend-il ? Il croit avoir le droit de nous faire la morale ? Non les amis, je tentais juste de m’expliquer à moi-même que je ne suis en aucun cas en mesure de juger des politiques étrangères que je ne connais pas et ne comprends pas, alors même que la plupart des décisions prises par les dirigeant de mon pays me paraissent abjectes. Que par-dessus tout, si je fais voyage c’est pour donner ce que je peux et apprendre des autres, et qu’en ces terres inconnues, juger ne fait pas partie de mes compétences.

 

« Tout visiteur capable de faire la différence entre les citoyens d’un pays et son gouvernement fait quelque-chose pour l’estime de soi d’un peuple universellement honni. A la question de savoir s’il est légitime de voyager dans un pays dont on n’approuve pas la politique, la réponse ne fait pour moi aucun doute ».

Stephan Orth, Derrière les portes closes