Ragume #03

Le projet Ragume avance pas à pas. N’hésitez pas à vous rendre sur les post précédents pour vous rafraichir la mémoire ici et ici. La seconde illustration ayant inspirée à M.L Schultze un seconde texte qui m’as inspiré une troisième illustration… le projet se définit peu à peu.  Je prends énormément de plaisir à illustrer cet univers agropunk asiatique, donc attendez vous à continuer à voir des ragumes, des gouttières à encre et des piques de décervelages encore un moment.

Le second texte :

Qu’est-ce qu’il m’énerve, le Gugume ! Quoi, quatre années maintenant qu’il est là, à empester la chambre de Zhuai… Quatre ans à gémir comme une âme damnée à la saison des repiquages.

Et à ronfler toutes les nuits !

Il fait plus de bruit qu’un de ces engins modernes que le vieux Li essaie de fourguer à tout le canton, histoire que le petit-fils de sa sœur devienne le roi du pétrole… Une famille d’escrocs ces gens-là, pas un pour racheter l’autre… Il ne manquerait plus que ça, qu’on enrichisse le petit-fils de la vieille canaille en lui achetant ses machines infernales !

À prix d’or cela va de soi, de quoi ruiner le village.

Mais qui a besoin ici de ces saccage-terre qui éventrent et retournent et accablent ? On n’en a jamais ressenti la nécessité avant, alors comment ces machines pourraient-elles nous devenir indispensables du jour au lendemain ?

Ça me dépasse…

Misère, quelle époque : il est tenace, le vieux Maître, il parviendra bien à nous faire prendre des vessies de poissons-chats pour des lanternes de Nouvel An !

Je ne peux pas lui en vouloir, c’est vrai, à la vieille Lán, de ne pas avoir décervelé et repiqué Gugume comme les autres : devant Zhuai, sa grand-mère est plus faible que de l’encre à gouttière de contrebande. Elle part en eau, la pauvre femme…

Si mignonne, c’est sûr, je dois bien le reconnaître, la petite Zhuai, quand Binq Qing l’a déposée chez sa mère, toute ronde toute pataude, la bouille toute en fossettes qu’elle avait la mignonnette, et ses cheveux si noirs, si noirs… Sans elle, je serais resté au fond de la malle de Lán, à me désespérer de ne plus avoir quiconque à qui offrir ma sagesse et mes charmes. Et mes douces fragrances de riz, encore, après toutes ce temps, le même parfum enchanteur qu’au jour où l’antique ancêtre m’a cousu…

J’aurais ce qu’il faut pour le faire, Gugume me ferait pleurer et éternuer tellement il pue ! D’accord, c’est un fait, Lán ne peut rien refuser à Zhuai, mais de là à ôter sa poche à venin à un ragume, quelqu’un m’explique ? J’éternuerais et je vomirais, si j’étais fait d’autre chose que de soie et de riz ! Comment ça peut empester, un ragume sans sa poche à venin, on n’imagine pas… Une infection, tout bonnement.

Le passé c’est le passé bien sûr, ça ne sert à rien d’évoquer certains souvenirs, mais quand même … allez savoir pourquoi, Bing Qing m’a délaissé si vite, elle était à peine sortie de son premier âge. Lán avait beau lui dire, ma fille, ne te détourne pas si vite de ton doudire, il veille sur tes rêves et te distille sa sagesse pendant que tu dors, garde-le encore un peu près de toi ma fille, comme je l’ai fait, et ma mère et les mères avant moi… Mais si jeune déjà Bing Qing n’écoutait plus sa mère. Bon, elle a quand même eu la décence de ne pas me jeter comme certaines de ses copines. Leurs doudires à la décharge … quelle horreur ! Livrés à la vermine et aux corbeaux…

La tradition veut pourtant qu’un doudire soit transmis de mère en fille aînée, ou en petite-fille, voire arrière-petite-fille si par malheur ne naissent à la famille que des garçons. Au bout de deux générations sans fille, on conclut à un mauvais sort jeté à la famille, une malédiction, une vengeance retardée pour un grief oublié, et les doudous rituels sont passés aux cousines, ou tout enfant fille dans les cercles familiaux de plus en plus éloignés. Évidemment, ces derniers temps, il y a eu beaucoup de changements, il faut être moderne. Mais la transmission des doudires, même les plus intrépides de nos filles s’y sont toujours tenues…

Quand même, quand j’y repense, je sais je me fais du mal, bien sûr le passé c’est le passé … mais les souvenirs c’est comme ça, ils vous tombent dessus sans crier gare, six ans à peine Bing Ding avait et voilà qu’elle me rend à sa mère avec un air de défi, son petit menton pointé, les lèvres plus serrées qu’un bec de pipette à encrage, et Lán, d’ordinaire si combative pourtant, une femme qui n’avait peur de rien … elle me range sans un mot dans une des malles à vieilleries. Il faut croire qu’elle aura su tenir tête à tout, faire front dans la tempête … mais devenait plus molle que mon corps de riz devant sa fille puis sa petite-fille.

Je te leur aurais cloué le bec, moi, ni une ni deux ça n’aurait pas fait un pli !

Heureusement que Bing Qing a eu cette dernière fille si tardivement, à un âge où elle n’avait plus aucune envie de pouponner, et qu’elle a pris si vite la décision de déposer Zhuai à la plantation…

C’est vrai, je le reconnais sans mal, bien sûr, dans l’absolu, en théorie je soutiendrais que les enfants doivent être élevés par leur mère, éventuellement avec un père s’il en est resté un, mais … que voulez-vous, même un doudire aussi ancien, même un doudire de dan aussi élevé que moi, habitué à dialoguer avec les ancêtres comme avec les puissances obscures, eh bien moi aussi j’ai mes petites faiblesses… Du jour au lendemain, avec Zhuai, c’est comme si on avait ouvert mille fenêtres une nuit de pleine lune. J’ai craqué devant la gamine. Si je n’étais fait de riz et soie … j’aurais fondu comme la banane au creux de son beignet.

D’ailleurs, si ça n’avait tenu qu’à moi, si, comme ça aurait dû être le cas, j’avais accompagné Bing Ding dans sa vie de femme et de mère tout en trônant sur le lit de sa fille aînée pour apaiser de ma soie patinée par le temps ses tourments nocturnes d’enfant, je lui aurais soufflé, du milieu de l’obscurité, d’une paillasse à l’autre et à la faveur d’une nuit plus agitée que les autres, d’une tempête peut-être, dans un rêve, quelques heures à peine après la naissance de Zhuai, elle aurait entendu mon conseil de nous fourrer dans une malle postale tous les deux, ce bébé qui lui sort d’entre les jambes à pas loin de ses cinq honorables décennies, et moi, son vieux doudou rituel confectionné par l’arrière-grand-mère de sa mère qu’elle aurait conservé sous son toit. Tous les deux dans un colis elle nous aurait fourrés, avec pour adresse sans retour la plantation et mère Lán ! Ce qu’elle a fait quelques mois après. Mieux vaut tard que jamais.

Une des plus vieilles plantations de ragumes du pays… Comment Bing Ding a pu lui préférer cette ville lointaine qui n’est ni assez grande ni assez petite, et une vie sans relief ?

Un autre monde, que même un doudire qui s’est toujours tenu au courant des affaires du monde ne peut pas comprendre…

Mais bon, tout ça c’est de la rêverie : à six ans Bing Ding m’a rendu à sa mère et Lán en a ressenti tant de détresse qu’elle n’a pas eu le courage de me reprendre auprès d’elle. Et j’ai passé enfermé dans une malle poussiéreuse un temps incalculable, plus étirable que de la sève d’hévéa…

Il m’énerve, le ragume, impossible d’imaginer à quel point il m’énerve m’énerve m’énerve ! Et dire qu’il faut le garder enfermé tout le temps des décervelages et des repiquages sinon il devient fou et saccage tout ! Tout : les gouttières d’oxygénation, les gouttières d’encrage, même les panières de transport, tout y passe ! Absolument tout…

Il me rend dingue, c’est simple.

La première année, Lán ne savait pas, évidemment, la pauvre : personne de tout le canton, et je suis sûr que ça vaut pour toute la province, n’a jamais domestiqué de ragume ! Quelle idée !

Alors, je me souviens, il est sorti un jour comme il le faisait tous les autres matins, à l’aube – parce qu’en plus impossible qu’il attende une heure décente pour tirer toute la maisonnée de l’oubli bienheureux…

Le premier jour de la période de repiquage.

Aussitôt ces cris affreux, grinçants, comme des jappements, et … une heure après … alors qu’on finissait juste notre premier bol de riz … le spectacle !

Une tornade.

Il avait tout dévasté.

Un ouragan.

Il n’avait rien laissé.

Encore heureux que c’était le premier jour, Lán n’avait pas commencé le repiquage à proprement parler, ni même le décervelage, il n’y avait que les gouttières d’oxygénation de posées.

Comment le Gugume a pu comprendre à quoi ça devait servir, alors même que les nouvelles pousses de ses congénères étaient encore dans la serre en bambou, bien alignées, proprement les uns à côté des autres dans leurs petits pots … mystère.

Les Lares étrusques soient remerciées qu’il n’ait pas réussi à forcer la porte de la serre ! Du beau bâti, c’est incontestable, du bel ouvrage de Maître Li que cette serre, construite du temps, ouh il y a de ça des lustres, il était alors jeune et candide, Li, et il mettait encore ses bras costauds et sa jugeote au service du village et de ses Aïeules. Plutôt qu’au service de sa propre bourse, le gredin. C’était avant qu’il ne se mette à aimer l’opulence. Que d’agréables frissons n’en viennent à parcourir sa couenne épaisse de vieille canaille quand il s’en trouvait un, ou une, pour lui donner du Maître Li par ci, Vénérable Maître Li par là… Oh Maître Li quelle réussite que la vôtre, notre communauté toute entière devrait s’en enorgueillir !

Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !

Des subalternes. Des obligés. Des dépendants plus complètement décervelés que des ragumes !

Li a dû être envoûté, pour y prendre tant de plaisir… Ce n’est pas possible autrement.

Mais par qui ?

Par quoi ?

C’est vrai que comparé au vieux Li, le Gugume, c’est de la roupie de sansonnet.

D’accord il ne fleure pas le jasmin, d’accord il ronfle à évoquer un train à vapeur … Zhuai croit même que bientôt, dans un an ou deux, il pourrait se mettre à ronronner comme, voyons voir, un félin, oui c’est ça. Jamais vu de félin, les légumes exotiques ce n’est pas mon rayon.

J’ai juste entendu la mère Xue rapporter à Lán des délires de colporteur comme quoi il se trouverait des tigres dans notre belle contrée. Et que les tigres seraient des félins.

Sans intérêt.

Comme le Gugume.

Qui décidément m’énerve, m’énerve !

Alors que moi je me tiens sagement sur le lit, là où Zhuai aura bien voulu me poser, même que souvent le jute me gratouille, eh bien l’autre, là, l’énervé, pour peu que ce soit la période du décervelage repiquage comme maintenant, il faut lui faire passer le temps, le faire penser à autre chose le précieux, lui jeter des œufs bouillis de caille-au-boutis, au pauvre malheureux … que rarement il rattrape avant le deuxième rebond d’ailleurs, gras et lourd comme il est devenu, on croirait qu’il va accoucher d’une panière à repiquage, lui qui évoquait un oisillon noyé mis à sécher sur le haut de celle de Lán, elle l’avait sorti du bac et mis de côté, tellement il lui avait paru malingre !

Chétif, le Gugume ? Je t’en ficherais, moi ! J’ai toujours peur qu’il nous crève une cloison en sautant après son œuf de caille-au-boutis, le balourd !

Et les exigences gastronomiques de l’énergumène, on en parle ?

Heureusement que Zhouai est une glaneuse experte – la petite-fille de sa grand-mère, aux songes enchantés par le doudire de premier ordre que je me trouve être, il ne faut pas s’étonner…

Parce que, les œufs de caille-au-boutis, ce n’est pas une grue qui d’une aile gracile vient en déposer un au col de chaque ouverture d’enfilage ! Non, évidemment, tout le monde le sait, c’est des heures d’observation des cailles dès potron-minet, et des précautions infinies pour dénicher les œufs et les ramener intacts.

Alors que bouillis, c’est aux incisives acérées d’un ragume de venir à bout de la coquille…

Bon, les œufs de caille-au-boutis, passe encore, je n’ai jamais aimé ces volatiles-là, ça piaille et ça criaille à vous rendre sourd au chant des profondeurs et aux secrets susurrés des ancêtres.

Mais une tranche d’holothurie séchée par jour, alors que nous, on n’y a droit que pour fêter le Nouvel An tellement les holo sont devenues rares et chères !

La première fois, quand Zhuai a déposé devant l’affreux la délicate tranche d’holothurie, je me suis dit, pincez-moi, je rêve !

Je ne comprend pas que Lán tolère ça, franchement. Que sa petite-fille, la prunelle de ses yeux, ait le droit de garder dans sa chambre, rien que pour faire des tranches d’holo aussi fines que possible, un couteau qu’un pécheur aguerri prendrait entre ses dents avant de plonger, en cas de mauvaise rencontre…

Encore un mystère…

Que j’apprécie, je dois bien le reconnaître : nous les doudous rituels, à force de côtoyer les morts comme les vifs, on croit toujours tout savoir, aussi je suis bien content de pouvoir faire encore travailler ma brillante cervelle.

 

Et  le troisième texte :

Dzouïng dzouïng tsouin tsouin, c’est quoi donc que cette machine-là, d’où elle sort cette grosse bête-là, Maman Xue m’a donné ma potion pourtant, et je l’ai bue, pour une fois hu hu, c’est vivant ou bien c’est mort, d’où ça sort, d’où elle sort, contre moi elle peut rien, aucun mal, la la la, aucun mal, Maman Xue dit On t’a déjà fait tout le mal qu’on pouvait te faire ma pauvre petite

Dzouïng dzouïng tsouin tsouin la la la la

Mais Maman Xue elle sait pas, elle sait pas, la la la, elle sait pas, hein qu’elle sait pas, mes tout-petits, votre mémé, gentille mémé, toujours elle me dit de vous ramasser et elle vous envoie chez son cousin, gentil cousin, l’air est tellement meilleur chez lui mes tout-petits, Dzouïng dzouïng tsouin tsouin, le village c’est pas loin d’ici c’est vrai elle dit Maman Xue mais les gens y sont plus intéressants, pas comme nous qui voyons que les champs, et pis ça sent autre chose que l’encre à gouttière que nous on sent tout le temps, tout le temps, et le cousin il est riche alors il vous gâtera mes tout jolis mais malgré ça Maman Xue, gentille maman, elle sait pas, elle sait pas ce que je vois, moi, des fois des fois la potion je la bois pas, hi hi hi, je fais semblant moi la maligne, quand cette pauvre maman elle se détourne trop vite, toute à son malheur, son malheur à moi, On t’a déjà fait tout le mal qu’on pouvait te faire ma pauvre petite

La la la la

Youpla zoupla dzouïng dzouïng tsouin tsouin je la laisse glisser dans mes cheveux la douce potion et vite je sors moi la maligne et je le vois l’œil du ciel, ce grand œil-là qui veille sur moi

quand Maître Li il m’a appelée

quand Maître Li il m’a appelée derrière chez lui

après je sais pas !

mais dans le ciel l’œil était pas !

L’œil n’était pas !

Mais depuis, il est toujours là…

On t’a déjà fait tout le mal qu’on pouvait te faire ma pauvre petite

C’est qu’elle sait pas Maman Xue gentille maman

elle sait pas ce qu’il me dit l’œil à moi

elle sait pas qu’il me parle aussi bien qu’un doudire

c’est Maître Li qui me l’a pris, mon doudire !

après je sais pas…

Mais l’œil du ciel il me dit ça, Fèng Huáng, ce n’est pas à moi de veiller sur toi, tu dois retrouver ton doudire

et il m’a dit autre chose encore l’œil du ciel dzouïng tsouin la li la la l’oeil du ciel m’a dit va voir la fille de Bing Ding va voir cette petite Zhuai au ragume apprivoisé

que son doudire t’aide à retrouver ton doudire, même après toutes ces nombreuses et longues années, car ce n’est pas à moi l’œil du ciel à veiller sur toi…

La la la la ça elle sait pas mes tout-petits votre mémé, faut pas lui dire, c’est la surprise, c’est un secret, elle sera si contente quand j’aurai retrouvé mon doudire même après toutes ces nombreuses et longues années qu’elle a pleuré ma pauvre maman, mon doudire pour me protéger douce Maman Xue

si contente contente la la la li

on va le retrouver hein mes jolis et plus de potion plus de cauchemars plus de tristesse chez Maman Xue et oh mais tiens c’est quoi donc cette grosse machine-là, d’où qu’elle sort cette grosse bête-là elle est bien laide elle est bien sale qu’on aurait bien dit Maître Li !